Un bronze inédit de Valens pour Antioche (vers 378 apr. J.-C.) par Renato CAMPO*

Résumé : nous présentons dans cette note un aes 3 inédit de Valens pour Antioche, portant une titulature tout à fait exceptionnelle jusqu’ici attestée uniquement pour les émissions de métaux précieux. L’examen des marques dans le champ du revers, attribuées précédemment à une période postérieure à la mort de Valens, nous a finalement amené à proposer un nouveau classement des émissions de bronzes antiochiennes des années 364-383.

L’aes 3 de l’empereur Valens (364-378 apr. J.-C.) frappé à Antioche présenté dans cette note figurait dans un lot acquis chez un marchand italien. Toutes les pièces de cet ensemble, s’étalant de la période constantinienne à la période valentinienne et frappées dans plusieurs ateliers (principalement Antioche, mais également Cyzique, Thessalonique et Rome), présentaient la même patine marron foncé rehaussée d’incrustations de couleur ocre. Selon les dires du vendeur, l’ensemble serait originaire de l’île de Chypre.

L’authenticité de la monnaie ne fait aucun doute, même si sa masse se situe aux limites inférieures de l’aes 3 de cette période. Elle présente un grand intérêt et cela pour diverses raisons.

Tout d’abord la titulature D(ominus) N(oster) VALENS PER(petuus) F(elix) AVG(ustus) (fig. 3) n’était pas attestée jusqu’ici dans le monnayage de bronze, mais seulement pour les émissions de métaux précieux de cet empereur, et plus spécifiquement dans celles issues de l’atelier d’Antioche. Ensuite, les marques figurant dans le champ du revers n’étaient jusqu’ici répertoriées, pour le type Securitas Reipublicae, que pour un unicum de Gratien (voir RIC IX, 49). Cet aes 3 est daté par J.W.E. Pearce de la période 378-383, c’est-à-dire après la mort de Valens, survenue le 9 août 378 à Adrianopolis. Nous allons tout de suite aborder le problème de la datation, mais il n’est pas inutile de se pencher un instant sur le titre perpetuus qui est attribué à l’empereur dans la titulature du droit.
L’interprétation de PER comme PERPETVVS ne pose aucun problème. L’objection qu’on devrait trouver ici plutôt l’abréviation PERP au lieu de PER n’est pas recevable : pour s’en convaincre il suffit de constater que l’empereur Julien porte soit la titulature FL CL IVLIANVS PERP AVG soit FL CL IVLIANVS PER AVG, voire même FL CL IVLIANVS PP AVG. De même, on relève pour Jovien les titulatures D N IOVIANVS P F PERP AVG, D N IOVIANVS PER (ou PEP, sic !) AVG, D N IOVIANVS P F P (ou PP) AVG, D N IOVIANVS P PP AVG 1.
Le titre PERPETVVS est bien attesté sur les monnaies et les inscriptions tardoromaines : A. Arnaldi 2 en retrace l’histoire à partir des titulatures bien connues de certains antoniniens de Probus frappés à Serdica.

Son usage se poursuit jusqu’à l’époque constantinienne, quand il connut une nouvelle fortune, probablement due à une hésitation de la part des empereurs chrétiens qui, d’un côté, continuaient de l’apprécier, mais qui, d’autre part, ne pouvaient cacher une certaine réticence dans son utilisation, sans doute pour ne pas alimenter des soupçons de survivance païenne. En effet, PERPETVVS était perçu comme une forme atténuée mais très proche du titre AETERNVS, normalement réservé à Dieu. Il est remarquable de constater que cette titulature n’a pas d’équivalent sur les monnaies de Valentinien I et de Gratien, même si le titre PERPETVVS AVG (ou similaire) leur est attribué dans plusieurs inscriptions honorifiques provenant de différentes parties de l’Empire 3. Cette observation et la restriction de ce titre aux émissions monétaires du seul atelier d’Antioche ‒ une ville où Valens à longtemps séjourné et donc un atelier qu’il contrôlait sans doute personnellement ‒ nous permettent d’avancer l’hypothèse d’une volonté explicite de l’empereur, qu’il ne partageait apparemment pas avec ses corégents, de se rattacher à une tradition qui remontait à Constantin. En effet, celui-ci avait frappé, à Antioche précisément, des solidi à la légende FL IVL CONSTANTINVS PERP AVG.
L’examen du revers de la pièce nous permet d’aborder le problème de sa datation 4.
Les marques aux lettres Θ, Φ, Κ, différemment situées dans le champ du revers des monnaies (fig. 4), caractérisent une émission d’aes 3 que le Roman Imperial Coinage date entre 378 et 383. Disons tout de suite que J.W.E. Pearce, l’auteur de ce volume du RIC, admet que le sens de ces trois lettres grecques demeure inconnu 5. Il continue : « They – c’est-à-dire ces trois lettres – occur also on an AE 3 of Gratian with rev. type Securitas reipublicae, seen by me in a single example. It is a surprising coin of this period, and the only explanation which I can suggest is that it is a relic of a small ‘token’ issue of a type which the Antiochene mint had refused to strike in the previous period but which the young Senior Augustus now uses his new-found authority to enforce upon it ». Il s’agit de l’unicum de la collection Ulrich-Bansa, RIC 49 (R5) : nous verrons bientôt que le problème de l’interprétation de cette pièce est intimement lié à la datation de ce nouvel exemplaire.
Le type Securitas Reipublicae (comme le type Gloria Romanorum) a été frappé dès le début du règne de la dynastie valentinienne dans tous les ateliers de l’Empire, mais si à l’ouest la frappe continue jusqu’après la mort de Valentinien I, à l’est (selon l’avis de Pearce) « little seems to have been struck after Gratian’s succession in A.D. 367 » et l’auteur continue : « The most likely explanation of this seems to be the objection of the eastern mints to striking types imposed upon them by an alien authority. The New Rome was in revolt against the claims of the Old Rome » 6. Cette supposée réapparition tardive du type Securitas Reipublicae devrait donc être interprétée, toujours selon l’auteur du RIC, comme une sorte d’épreuve de force de la part de Gratien après la mort de Valens face à un atelier rebelle (Antioche) qui avait cessé depuis longtemps de frapper du bronze aux types imposés par l’Occident.
Il est clair que la découverte d’une pièce avec le même sigle de trois lettres (Θ, Φ, Κ) dans le champ, mais au nom de Valens va tout remettre en question, notamment la théorie du ‘token’ issue.
À notre avis, on peut avancer trois hypothèses :

1. Cette pièce nouvelle est un hybride, c’est-à-dire le résultat de l’usage d’un coin de droit avec un coin de revers non pertinent.
2. Cette pièce a été frappée après la mort de Valens.
3. Cette pièce fait partie d’une émission régulière d’aes produite du vivant de l’empereur.
L’hypothèse 1 a été parfois avancée pour expliquer des anomalies observées sur des pièces rares : par exemple J.W.E. Pearce 7 considère comme hybrides deux aes 3 de Valentinien II frappés à Aquilée qui présentent une marque d’atelier typique de la période antérieure à la nomination de Valentinien II comme auguste. Dans notre cas on pourrait penser au couplage ‒ peu probable étant donné le style, généralement supérieur dans le cas de l’or ‒ d’un coin de droit (d’un solidus ?) gravé du vivant de l’empereur avec un coin de revers postérieur.
L’hypothèse 2 peut paraître peu vraisemblable, mais elle a été cependant avancée par exemple par Ulrich-Bansa pour deux aes 3 posthumes, eux-aussi d’Aquilée, au nom de Valentinien Ier 8. Nous ne pouvons l’exclure pour la nouvelle pièce, d’autant que l’inscription du droit, tout à fait inhabituelle sur une monnaie de bronze, semble réaffirmer la perpétuité de la protection divine, comme si on voulait refuser la réalité de la disparition de l’empereur, mort au cours d’une bataille. Une telle titulature se prêtait bien à honorer sa mémoire. Cette hypothèse est compatible avec la chronologie des émissions proposée dans le RIC IX.
Par contre l’hypothèse 3, la plus radicale, nous oblige à supposer que l’émission aux trois lettres (Θ, Φ, Κ) a commencé non pas après la mort de Valens mais un peu avant. La question est donc la suivante : quand faut-il placer le début de cette émission ?

Il faut rappeler que plusieurs tentatives ont été faites pour associer chaque sigle (ou « différent monétaire ») à une émission de durée déterminée, sans toutefois arriver à des résultats de portée générale 9. Un sigle pouvait donc changer après à peine quelques mois ou bien rester inchangé pendant des années et cela sans rapport précis avec les quantités émises. Il paraît logique toutefois de ne pas remonter la frappe de ce type de manière exagérée car, comme nous l’avons dit déjà, l’émission se prolonge au cours du règne conjoint de Gratien, Valentinien II et Théodose.
Or, pour les trois dernières années du règne de Valens (375-378), quand il était associé à Gratien et à Valentinien II, le RIC ne connaît pas d’émissions de bronze pour Antioche. Selon nous, c’est précisément de cette période qu’il faudrait dater notre pièce, et par conséquent l’unique exemplaire RIC 49. Par rapport à la périodisation proposée dans le RIC IX, il faudrait donc déplacer l’émission avec Θ sur Φ dans le champ à gauche et Κ à droite à la « période 3 », qui doit d’ailleurs être prolongée un peu après l’accession de Théodose, pour pouvoir intégrer le type CONCORDIA AVGGG, frappé à son nom et qui présente, dans le champ, les mêmes lettres (RIC 46c, 6). Les autres émissions avec les trois mêmes lettres situées différemment dans le champ peuvent demeurer dans la « période 4 », c’est-à-dire au cours du règne conjoint de Gratien, Valentinien II et Théodose.

Pour synthétiser, dans l’état actuel des connaissances, nous aurions à Antioche, dans les années 364-383, les émissions d’aes 3 suivantes :

PÉRIODE 1 : 364-367 ‒ règne conjoint de Valentinien I et Valens
Frappe de volumes importants (surtout pour Valens) des deux types Gloria Romanorum et Securitas Reipublicae.
Rien ne change par rapport au RIC.

PÉRIODE 2 : 367-375 ‒ règne conjoint de Valentinien I, Valens et Gratien
Frappe de volumes décroissants (Gratien est rarissime) des deux types Gloria Romanorum et Securitas Reipublicae.
Rien ne change par rapport au RIC.

PÉRIODE 3 (prolongée par rapport au RIC) : 375-379 (?) ‒ règne conjoint de Valens, Gratien et Valentinien II jusqu’à la mort de Valens et début du règne conjoint de Gratien, Valentinien II et Théodose

Deux exemplaires connus dont :
Aes 3 pour Valens (notre exemplaire)
Φ sur Θ / Κ / ANTΓ
Aes 3 pour Gratien (coll. Ulrich-Bansa), RIC 49
Φ sur Θ / Κ / ANTB
Début de la frappe du type Concordia Auggg (avec la même marque) 10
Φ sur Θ / Κ / ANTΓ

PÉRIODE 4 (commence un peu plus tard par rapport au RIC) : 379 (?) – 383 ‒ continuation du règne conjoint de Gratien, Valentinien II et Théodose
Continuation de la frappe du type Concordia Auggg avec les autres marques : Θ/Φ sur K, Θ/Φ, etc.
Début de la frappe des types Virtus Romanorum et Urbs Roma.

Dans l’hypothèse 3, l’unique exemplaire du RIC 49 perdrait son caractère erratique pour s’insérer dans une émission de très faible volume du type Securitas Reipublicae qui, contrairement à ce qu’on supposait, n’aurait jamais cessé complètement jusqu’à la mort de Valens. L’émission aurait ensuite logiquement continué jusqu’au début du règne de Théodose sans solution de continuité, avec les mêmes marques utilisées cette fois pour le type Concordia Auggg. L’objectif que nous nous étions proposé n’étant pas celui de trancher définitivement en faveur d’une thèse précise, nous en resterons sur cette interrogation. Les lecteurs disposent désormais des éléments de réflexion en attendant que d’autres découvertes puissent faire pencher
la balance en faveur de l’une ou l’autre des trois hypothèses évoquées plus haut.

* L’auteur remercie pour son aide M.
Jérémie Chameroy (Frankfurt/Main)

Fig. 1

VALENS, Antioche, vers 378 (?).
DNVALENS/PERFAVG
Buste diadémé (perles), cuirassé et drapé à dr.
SECVRITAS / REIPVBLICAE Φ sur Θ/K//ANTΓ
La Victoire marchant à g., tenant une couronne et une palme.
Aes 3 : 2,10 g ; 6 ; 18 mm (Fig. 1).
RIC IX (manque).

Fig. 1 – L’aes 3 de Valens pour Antioche

1. Par souci d’exhaustivité je rajoute que théoriquement on pourrait aussi penser à une abréviation de PERENNIS (en effet sur le pont dit « de Gratien « qui relie l’île Tibérine avec la rive droite du Tibre à Rome, on lit une inscription où Valentinien I, Valens et Gratien sont dits VICTORES MAXIMI AC PERENNES AVGVSTI, mais le titre PERENNIS à notre connaissance n’est pas attesté sur les monnaies et, de toute façon, la lecture PERPETVVS semble suffisamment prouvée.

2. ARNALDI 1980, p. 96-107.

3. Ibid., p. 96-99.

4. La trace en forme d’étoile qui apparaît sous la lettre K du revers est en fait l’extrémité de la robe de la Victoire.

5. Voir RIC IX, p. 266 : « At Antioch the Greek letters Φ, Θ, Κ seen in the field of the AE 3 of this period have not to my knowledge been explained ». C. H. V. Sutherland arrivait d’ailleurs à la même conclusion dans l’introduction du RIC VI pour les marques sur l’aes de la Tétrarchie : « No convincing explanation has been offered of those other subsidiary marks, such as S F, T F, S A, and S C, which are often found ».

Fig. 3
Fig. 4

Fig. 3 – Détail de la titulature

Fig. 4 – Détail de la marque d’émission

6. Voir RIC IX, General Introduction, p. xviii.

7. Voir RIC IX, p. 92.

8. Ibid., p. 93 : « Ulrich-Bansa regards them as a posthumous honour paid to the dead emperor ».

9. Pour une discussion de ce problème, voir CALLU 1986.

10. RIC 46c, 6 (coll. Pearce).

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